Les hommes fleurs

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Hommes fleurs » superbe surnom pour ce peuple orné d’une fleur d'hibiscus dans les cheveux en hommage à la forêt qui le nourrit, l’habille, le soigne le protège. Comme de nombreux peuples indigène les Mentawai cherchent à vivre en harmonie avec leur milieu en y mettant du sens. Le tatouage est un des arts picturaux majeurs utilisé par ces hommes pour l’expression symbolique de la quête de sens.

12 heures de traversée dans un vieux bateau en bois depuis Padang à Sumatra et nous accostons au petit matin à Siberut, plus communément appelée "l'île aux serpents et aux singes" recouverte dans sa quasi-totalité par la jungle et où vive une communauté appelée : "Les Mentawai".

D'où viennent les premiers habitants de l'île, la question reste sans réponse précise. Peut être un lien commun avec les Bataks du nord de Sumatra?

Depuis près de 4 000 ans, les Mentawais ont évolué en culture autonome sur l'île de Siberut.

Cet archipel est situé dans l’océan indien, parallèlement à la cote Ouest de Sumatra (Indonésie), à une distance d'environ 100 km. Il est composé d'une quarantaine d'îles, dont seules les quatre plus grandes sont habitées: Siberut (4480 km2), Sipora (845 km2), et les deux Pagaï, Nord et sud (1675km2). Sibérut abrite la majorité des 45'000 indigènes

Et cette île n'entre en contact avec l’extérieur qu'au milieu du XXe siècle avec l’arrivée des missionnaires catholiques.

La côte est bordée de Mangrove, la jungle épaisse et l'absence de route rendent les déplacements difficiles. Les Mentawai se déplacent donc en pirogues à pied par un incroyable réseau de troncs de bois enjambant ruisseaux et marais aux eaux troubles et vaseuses. Le climat étant très pluvieux (dix mois par année), l'île est recouverte de rivières et de zones marécageuses infestées de sangsues, serpents et autres charmantes créatures de ce genre!

Depuis le port de Muara-Siberut, nous sommes accompagnés de notre guide Maruan, indispensable pour se frayer un chemin dans la jungle et nous conduire dans les villages et aussi de porteurs pour acheminer notre nourriture, nouilles, riz, thé, oeufs.

Nous remontons la rivière Madobat comme si nous remontions le temps. Ici, la nature est restée intacte, sauvage. Après quelques heures de pirogue à moteur nous nous enfonçons à pied dans cette véritable forêt tropicale et nous atteignons le premier village où nous prenons contact avec ces hommes extraordinaires : les Mentawais. "Analéeuïta", s'exclament certains membres de la famille quand ils nous rencontrent pour la première fois en signe de bienvenue Surnommés "hommes fleurs" Superbe surnom pour ce peuple qui portent une fleur d'hibiscus dans les cheveux et dont les traditions se transmettent de générations en générations.

Le tatouage est l'une des plus anciennes coutumes et constitue l'étape indispensable du passage de l'enfance à l'adulte.

Le Mentawai se tatoue le corps des pieds à la tête. Les tatouages, très impressionnants par leurs tailles et leurs apparences guerrières, ont plusieurs explications :

La première est relative à la religion; leur croyance animiste est basée sur la croyance que tout est animé et possède une âme capable de sortir de son enveloppe matérielle : pour empêcher l’âme de s'éloigner de son corps physique - ce qui entraînerait maladies et mort - ils le parent, le décorent pour lui donner une forme artistique. Le tatouage découle de cette croyance : il sert à préserver intacts l’âme et la personnalité de l'individu.

La seconde fonction est expressive : Le tatouage informe sur l’identité personnelle de l’indigène, sur l'origine de sa famille et de son clan. On peut en effet observer quelques variantes dans les motifs d'une famille à l'autre le symbole de la lune, du soleil ou de l'arc détermine l'appartenance à telle ou telle famille.

Aussi, les tatouages peuvent avoir une troisième explication. Ils remplacent les vêtements. Leurs corps paraissent protégés des agressions extérieures.

Les séances de tatouage sont nombreuses au cours de la vie d'un Mentawai pour que son corps soit complètement "habillé". Chaque partie du corps est tatoué petit à petit : les mains, les bras, les cuisses, les jambes, le torse et le dos et enfin le visage pour certains. Les tatouages très sommaires sont composés essentiellement de courbes et de lignes, se ressemblent tous. Sur les bras, des lignes verticales parallèles qui descendent de l'épaule jusqu'à l'avant bras, sur les cuisses, des lignes horizontales, et sur le torse, des arcs tendus qui se rejoignent dans le dos.

Certains tiennent à se faire tatouer un fait important de sa vie, comme la mort d'un proche ou un trophée de chasse. Le tout dessine un corps fin et lisse et harmonieux.

Hommes et femmes sont tatoués de la même façon exceptés les bras et les cuisses des femmes qui ne sont pas marqué.

Les tatouages sont réalisés à l'aide d'un petit morceau de bois appelé "patiti", dont l'une des extrémités est recourbé et dans lequel est fixée une pointe de laiton.

L'encre est constituée d'un mélange de noir de fumée récupéré sous les marmites et du jus de canne à sucre.

Les motifs sont préalablement dessinés sur le corps du futur tatoué, en prenant exemple sur le corps du tatoueur. Les plus anciens, qui assistent à la séance donnent leur avis sur les dessins et le tatoueur recommence jusqu'à ce que tout le monde soit d'accord sur la forme artistique des motifs qui doit être conforme à la tradition.. Le tatouage peut alors commencer.

Le "patit " enduit d'encre est posé sur les motifs dessinés sur le corps. A l'aide d'une baguette en bois, le tatoueur donne de petits coups secs et rapides sur l'instrument pour que l'aiguille pique la peau. Elle se déplace alors lentement le long de la ligne tracée. La séance est longue et douloureuse, mais les anciens soutiennent moralement le tatoué en lui racontant des histoires et des blagues. Le tatouage terminé le jeune homme, soulagé, devra revenir souvent pour compléter sa parure corporelle.

Un corps adulte sans inscription est en désaccord avec son identité. Les dents, taillées en pointes, font également partie de ce culte de la beauté. La valeur des tatouages est un véritable langage symbolique. Aussi les flèches qui descendent sur leurs bras évoquent la force.

Le tatouage et le pagne végétal en écorce de bois sont les seuls habits des Mentawais.

L'écorce d'un arbre abattu est découpée en lamelle puis trempée dans l'eau et longuement martelée sans qu'elle se déchire afin de rendre plus souple. Ensuite elle sera séchée au soleil avant d'être noué autour de la taille. Au fil du temps, l'écorce finit par ressembler à du tissu. Lorsque le pagne est usé il suffira de le remplacer en coupant un autre arbre.

La forêt leur procure tout ce qui leur est nécessaire pour vivre

Ils savent aussi confectionner des sacs à dos, paniers, bracelets.

 

Les Mentawais sont organisés en clans composés de cinq à dix familles et habitent dans de grandes maisons en bois, appelées « uma » bien souvent isolé dans la jungle, à proximité d'un cours d'eau. 0n accède au niveau d'habitation perché sur pilotis par un tronc en bois creusé d'encoches. L'habitation ainsi surélevée permettait de se protéger des animaux sauvages. A l’entrée de la maison une série de crânes de sangliers ou de cochons sauvages est suspendue afin de comptabiliser le nombres d'animaux tués. Egalement une autre série de crânes de singes alignée au-dessus de la porte afin d'éloigner les mauvais esprits.

Les indigènes vivent toujours ensemble, la vie hors de la communauté étant inimaginable. Les enfants grandissent librement en imitant quotidiennement les activités des parents. Dés l'âge de 4 ans, ils apprennent à manier la machette.

Bien que nous soyons dans le sud-est asiatique : pas de riz au menu ! En effet, du fait de leur isolement, les Mentawais n'en ont jamais connu la culture. La base de leur alimentation est le sagou, sorte de farine faite à partir du sagoutier une espèce de palmier qui plongent ses racines dans les marécages. Sans sagou, il n'y aurait pas de Mentawais.

Il s'obtient en raclant le tronc. Les copeaux ainsi formés sont arrosés et piétinés pour permettre la séparation des fibres végétales d'une sorte de pâte qui, une fois séchée, donne la farine. Le sagou est ensuite enveloppé dans des feuilles de palmier et grillé au feu de bois. Un arbre peut nourrir une famille pendant un mois. En complément du sagou, l'alimentation des Mentawais se compose de bananes, de taros (sortes de tubercules.) C'est aussi dans cette variété de palmier que viennent se nicher les larves de coléoptères appelées "tamara" que l'on mange crues ou cuites en brochettes dont raffolent les Mentawais

Ils élèvent des porcs et des poulets mais la présence de viande dans leur alimentation reste marginale et est réservé pour les grandes occasions. Les porcs et les poulets sont nourris de sagoutier. Tous les jours ils leur coupent un morceau de troncs que les uns rongent et les autres picorent. Ce sont également les poules et les cochons qui servent de monnaie d'échange. La quantité d'animaux possédés définissant la richesse d'une famille. Ainsi lorsqu'un homme demande une femme en mariage il doit fournir au père de la mariée une certaine quantité de porcs et de volaille. De même une séance tatouage est rémunérée en poulet.

Les Mentawai possèdent leur propre langue et ne parlent pas l’indonésien ce qui a longtemps rendu le dialogue difficile avec les autorités indonésiennes qui ne se préoccupent d'ailleurs pas de leur sort.

 

 

Les hommes partent, arcs en bandoulière et pièges à la main, et après avoir demandé aux esprits de la forêt de leur accorder de la chance, peut-être ramèneront-ils un sanglier ou un singe. Auparavant l'homme médecine aura préparé le poison grâce à certaines feuilles qu'il aura ramassé dans la forêt. Après avoir râpé et écrasé ces feuilles il va enduire les flèches de ce jus et ainsi neutraliser un sanglier en moins de 5 minutes.

 

Après le repas du soir, les Mentawais se réunissent pour discuter en fumant des cigarettes locales roulées dans des feuilles de bananier séchées au goût si fort qu'il ferait tousser plus d'un fumeur. Tout le monde fume, jeunes vieux et même femme enceinte.

 

QUEL AVENIR?


L’activité de déforestation, souvent illégale, est une source de revenus considérable pour les Mentawais. Elle représente plus ou moins 60 % du capital. N'ayant pas conscience des prix véritables de leurs terrains et de l'importance de préserver leur forêt, les Mentawais vendent à des prix dérisoires des parcelles qui sont ensuite saccagées à la tronçonneuse. On peut s’inquiéter aujourd'hui  au sujet de l’écosystème et au territoire Mentawai qui se modifient rapidement.

Pourront-ils en vivre encore de nombreuses ? Que leur réserve l'avenir ? Que vont devenir leurs coutumes, leurs traditions ? Tant d'ethnies ont déjà disparu. Il est à craindre que la question n'est plus de savoir s'ils vont pouvoir résister à la modernisation qui s'infiltre inexorablement jusque dans les coins les plus reculés de la terre. La question est : Jusqu’à quand? .

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